07.06.2008

"DIS, C'ÉTAIT COMMENT AVANT MAI 68 ?"

864711500d01a8c88ceb35247bc83666.jpgVu hier par hasard : « Voici venu le temps des assassins » de Julien Duvivier, film de 1956. (notre photo : Gabin, Delorme et Fontan) Il faut voir ce film, cette fresque. « Dis, c’était comment avant Mai 68 ? » Eh bien voici.
L’histoire de famille. La famille omniprésente. L’entreprise et l’emprise famille. Manger en dépend. Petite cellule, ou le père, le commerçant couche finalement avec la serveuse ou la bonne. Ici le père et patron, Jean Gabin est « comme il se doit », bon père…


…. Aujourd’hui, s’il y a encore des histoire de fric dans les familles, bien des couples où les deux travaillent, ont moins ce rapport de dépendance économique. Ça change tout. Manger ne dépend pas forcément de coucher. Émancipation de la femme, émancipation du travailleur, fin des domestiques. Dans ce film : la famille ! avec la belle-mère prête à se battre pour son fils de 50 ans et la vieille employée langue de vipère qui fait des réflexions en débarrassant la table. (géniale Gabrièle Fontan )
Et puis il y a la morale et puis le qu’en-dira-t-on du quartier. Le conscient collectif. Ce qu’il faut dire, penser. Ce qu’il faut vivre, traduit par les expressions parigotes en vigueur, le comportement attendu, le style les Halles de Baltard, avec les cageots de choux fleurs. Ce film est un musée idéal, et c’est en cela un film raté.
On a l’image chromo du restau des Halles (avec du beau monde quand même) Il ne manque pas un détail. Mais c’est trop. Malédiction, les acteurs jouent. Mal, à côté. Font semblant. À commencer par Jean Gabin, qui, au fond, n’est pas un vrai bon-homme. Pas un cuisinier. Trop puissant, trop dominateur. La casserole et l’honnêteté ne lui vont pas. Donc il fait semblant d’être un modeste gars qui a réussi à 50 ans. (C'est un peu comme si on prenait Marlon Brando pour interpréter La Cuisine au beurre)
Le couple se forme avec Danièle Delorme par intérêt pour elle et par proximité. Qu’il ait envie de se taper une jeune femme qui est là, sous son nez, c’est biologique… Où alors qu’il devienne fou d’amour, comme dans un Amour de Buzzatti, peut-être. Mais là, il lui demande de l’épouser comme à n’importe qui, alors que le décalage (d’âge) est énorme. Il ne peut pas être que sympa. Le personnage n’a pas de profondeur, trop manichéen.
C’est aussi le cas du jeune premier caricatural, propre, Gérard Blain. Le prétendant, le gendre irréprochable, jeune homme bien, travailleur… Dans la norme. Ça n’existe pas. Sauf dans Janick Aimée, feuilleton à l’eau de rose de la télévision sous De Gaulle.
Et puis il y a le rôle de Danielle Delorme, jeune fille très morale, en fin de compte malicieuse et malhonnête. Une sainte comme il se doit. Mais son autre visage, qui va faire d’elle un assassin, n’est que peu ébauché. En fin de compte, il est invraisemblable qu’elle tue. Le cinéma est ici pris en défaut.
Aujourd’hui, on jauge avec ce film entre autres, la société de 1956, à 10 ans de l’apogée des Beatles, à 12 ans de Mai 68. Cette société passéiste crasseuse, archaïque. On est quasiment encore dans le XIXe siècle. Les murs crasseux, l’enfermement dans la famille, dans la dépendance, avec l’esprit franchouillard 1930. Heureusement, les Beatles, les années 60, les anglo-saxons, l’esprit de Mai 68 à pousser tout cela dans le ravin définitivement. Ce fut et c’est un soulagement.
On note aussi que, pour le cinéma (et pour la société), la guerre de 39-45 et le nazisme sont une fracture irréparable. Que se passe-t-il ? Duvivier est si pertinent avec Gabin dans la Belle équipe, en 36 et si ringard ici en 1956. Pareil pour Renoir. Et aussi pour Marcel Carnet. Il y a un avant et après la guerre, très marqué. Et 1968 résout cela.
Dans le genre et même histoire à peu près, voir Manège d’Allegret (formidable, fabuleux) Voir aussi, avec Gabin, Des Gens Sans Importance, fresque qui marche un peu mieux car moins parisienne, plus provinciale et où Gabin est un peu moins sympa, plus crédible. Plus néo réaliste…

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